Céline Sciamma : “120 battements par minute a été un moment important de cette année”

A mi-parcours du Festival du cinéma européen des Arcs, rencontre avec la présidente du jury 2017, Céline Sciamma. L’occasion d’aborder son rôle, mais aussi de revenir sur l’année cinéma et le séisme de l’affaire Weinstein entre autres.

AlloCiné : Vous avez été membre de jurys plusieurs fois cette année. Qu’est ce qui vous plait particulièrement dans cet exercice, cette expérience ?

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Céline Sciamma, présidente du jury du 9e Festival des Arcs, réalisatrice (Bande de filles, Tomboy, Naissance des pieuvres) : Cette année, je l’ai fait trois fois dans des typologies un peu différentes. Je l’ai fait à Annecy, c’était de l’animation. Je l’ai fait à Venise, c’était de la réalité virtuelle. Ici, cinéma indépendant européen. C’est moins l’idée de faire partie d’un jury, cet exercice dans l’absolu, que de se confronter à un corpus d’œuvres, à un moment donné, dans un domaine. Prendre des nouvelles du cinéma indépendant européen. Dans un moment d’inquiétudes, de doutes par rapport à son financement, à sa diffusion, c’est une façon aussi de se renseigner politiquement.

Prendre des nouvelles du cinéma indépendant européen

Par ailleurs, c’est rare de pouvoir recevoir un film sans en savoir rien du tout. Je ne lis même pas les catalogues, je ne connais pas la nationalité du film quand je rentre dans la pièce, et ça j’aime bien. Ca peut être effectivement très nourrissant, ça peut être parfois déprimant ! C’est engageant. Et j’aime bien l’opportunité que ça créé dans un jury de rencontrer, en plus ici où le jury est européen, d’autres réalisateurs, des acteurs, des actrices, compositeurs, des créateurs. De passer du temps ensemble.

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C’est un festival qui a la particularité d’avoir une compétition paritaire depuis 2 ans. J’imagine que c’est quelque chose qui compte pour vous…

C’est rare. Oui, jury paritaire, voire majoritairement féminin. On en a discuté : il n’y a pas de génération spontanée. Il y a une prise de conscience dans l’équipe, et donc une sensibilité. Il n’y a pas de quotas à proprement parler, mais comme le festival est sensibilisé à la question, il y a une vigilance. On voit bien, globalement à tous les endroits où il y a une prise de conscience politique des questions de représentation, d’inégalités surtout, que ça agit. Donc le festival est assez exemplaire de ce point de vue là, ce qui est plutôt un modèle à suivre.

Voir des gestes de mise en scène, découvrir des auteurs

Qu’attendez-vous d’un film lorsque vous le voyez en tant que jurée ?

Dans un festival, je n’attends pas forcément qu’il me ravisse de bout en bout, mais parfois il y a un film qui peut être marquant, dont on va se souvenir pour une scène, deux scènes. Je suis dans une bienveillance globale et j’ai envie de voir des gestes de mise en scène, de découvrir des auteurs.

Souvent j’ai l’impression aussi que quand on est dans un jury, pour se mettre d’accord, il y a de grandes histoires de grands compromis. Ce qu’on recherche parfois, ce sont des choses qui peuvent être clivantes, mais d’avoir un moment de mise en scène. C’est ça que je recherche au sein d’un corpus. C’est le tout qui m’intéresse, mais en même temps, on cherche à distinguer un film, un auteur. Ce sont ces va-et-vient qui sont intéressants.

Et puis, c’est formidable de pouvoir parler de cinéma pendant une semaine, comme s’il n’y avait que ça qui comptait, avec le ski ici, même si je ne skie pas ! (rires)

Dans l’année cinéma qui s’achève, quels sont les films qui vous ont particulièrement marqué ? Qu’allez vous en retenir ?

Il y a 120 battements par minute qui a été un moment important de cette année, et un moment important dans l’absolu. J’ai beaucoup aimé Barbara de Mathieu Amalric. C’est un film qui en proposition de forme est un vrai film sur le travail, qui m’a beaucoup plu. Je trouve que les films ont des points communs ; ce sont des films un peu cerveau. On voit le cerveau du metteur en scène. J’ai aimé Carré 35 d’Eric Caravaca. C’est un film précieux, patient, généreux. Il y a le film de Laurent Cantet aussi, L’Atelier. Il continue à tracer un sillon, de regarder la jeunesse française, avec à la fois de la bienveillance et de l’honnêteté… 

120 battements par minute a été un moment important de cette année

Si on est globalement dans la fiction, le travail de Jill Soloway, avec Transparent saison 4, a été très très beau cette année. I Love Dick, très important. Le travail de David Simon de The Deuce. Big Little Lies sur HBO. Ce sont des gestes de fiction qui sont importants aussi car ils sont quasiment post-Weinstein dans leur conception de la représentation. D’ailleurs aussi dans la façon dont ils sont fabriqués, la place des femmes productrices, qui devrait tous nous rassurer dans cette espèce d’inquiétude puritaine de choses dont on pourrait parler ou non.

Ce sont vraiment des fictions qui sont centrées beaucoup sur la question de la sexualité, et qui sont absolument passionnantes, qui ont leur sensualité, leur érotisme, qui sont des gestes, je pense, très symptomatiques.

L’année 2017 restera marquée également par le séisme de l’affaire Weinstein. Qu’est ce que vous inspire ce qu’il s’est passé ces derniers mois ?

Cela m’inspire de l’espoir, et en même temps, une volonté d’action. Cela ne va se transformer immédiatement en décision politique. On a dit que la parole s’était libérée, mais c’est surtout l’écoute qui s’est libérée. Si l’écoute s’est libérée, ceux qui étaient ignorants de la situation en sont un peu plus conscients.

Qu’est ce qu’on fait de cette prise de conscience ? Il faut vraiment en faire une prise de conscience collective. On ne peut pas le dissocier de l’inégalité des salaires dans le cinéma et évidemment dans le monde. Il se trouve que par exemple l’inégalité de salaires entre les réalisatrices et les réalisateurs est largement au-dessus de la moyenne nationale.

Faire en sorte également qu’il y ait plus de diversité globalement, plus de diversité dans les œuvres, plus de diversité chez les décisionnaires. Que ce fait divers emblématique puisse prendre toute sa puissance, c’est-à-dire que le caractère un peu monstrueux de ce cas précis ne nous invite pas à relativiser le système inégalitaire qui prévaut depuis très longtemps et qui évolue très très lentement.

Un moment de prise de conscience du sexisme d’une industrie, et du sexisme plus global dans le monde dans lequel on vit. Il faut agir, penser ensemble

Au final, même si en France on est un pays qui a plus de femmes réalisatrices et une volonté politique, en réalité les chiffres sont plutôt stables depuis les années 90. Alors il y a évidemment les effets de génération ; si on prend l’ensemble, il y avait très peu de femmes avant, ça plombe un peu la statistique. Il y a plus de femmes dans la jeune génération, mais on constate des inégalités de budget, un plafond de verre…

On constate plein de choses et tout ça n’est pas indépendant de ce moment de séisme, qui est un moment de prise de conscience du sexisme d’une industrie, et du sexisme plus global dans le monde dans lequel on vit. Donc il faut agir, il faut penser ensemble. Il faut faire quelque chose de cette prise de conscience, et surtout pas s’en arrêter là.

>>> pour aller plus loin, le communiqué de la Société des Réalisateurs de Films, coécrit par Céline Sciamma et le conseil d’adminstration de la SRF : “Affaire Weinstein: un vent de changement est en train de souffler

Vous avez récemment participé à une soirée hommage à Jeanne Moreau, pendant laquelle vous avez remis le César qu’elle vous avait transmis pour Naissance des pieuvres…

Il se trouve que Jeanne Moreau a souhaité qu’il y ait une fondation qui soit créée, qui puisse accompagner des projets de la jeune création. Du coup, j’ai remis le César à la Fondation qui sans doute annoncera ce qu’il fera avec. Je l’ai transmis symboliquement à une jeune actrice qui fait partie d’une association. Mais c’était cette volonté de transmission, et je crois qu’elle va exister de façon plus officielle au cœur de cet endroit qu’elle a pensé, souhaité, « designé » avant de nous quitter.

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Qu’attendez-vous de 2018 côté cinéma ?

J’attends de pouvoir faire mon film principalement (rires). Je suis en train d’écrire. Qu’est ce que j’attends comme films ? J’ai lu des beaux films dans des commissions. Par exemple, je peux dire que j’attends le film de Mati Diop. J’attends des premiers films, des seconds films. J’attends de la jeune création toute la vitalité possible. Donc j’attends des choses que je ne sais pas encore que j’attends ! (rires)

>>> Le 9e Festival du cinéma européen des Arcs se poursuit jusqu’au 23 décembre prochain

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